Santé et environnement

Investir dans la santé pour soulager le système de retraite

Photo par Towfiqu barbhuiya sur Unsplash

Photo par Towfiqu barbhuiya sur Unsplash

Les systèmes de retraites sont, partout dans le monde, sous pression en raison de l’amélioration de la santé et de l’espérance de vie. Une équipe d’économistes propose un modèle de retraite innovant indexé sur la santé de la population, qui pourrait permettre de soulager les finances publiques.

Par Giorgio Fabbri

Giorgio Fabbri

Auteur scientifique, GAEL, CNRS

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Marie-Louise Leroux

Marie-Louise Leroux

Auteur scientifique, École des sciences de la gestion de l'Université du Québec à Montréal

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Paolo Melindi-Ghidi

Paolo Melindi-Ghidi

Auteur scientifique, Aix-Marseille Université, Faculté des arts, lettres, langues, sciences humaines, AMSE

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Willem Sas

Willem Sas

Auteur scientifique, Hasselt University

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Sophie Bourlet

Sophie Bourlet

Journaliste scientifique

L’espérance de vie à la naissance a presque doublé en un siècle. Si, en 1900, on pouvait espérer vivre 45 ans dans les pays de l’OCDE, en 2019, l’espérance de vie s’élevait à 81 ans1. Ceci se traduit par une proportion plus grande de personnes âgées dans la population totale. En France, par exemple, 21 % de la population a fêté son 65e anniversaire. Or, en 2018, près d’une personne sur deux au sein de l’Union européenne ayant dépassé cet âge déclarait avoir une limitation fonctionnelle : sensorielle, physique, ou mentale. À mesure que la population vieillit, le besoin en soins de longue durée augmente, en particulier à cause de maladies chroniques, ce qui entraîne des coûts et une pression financière significative pour les systèmes de protection sociale.  En 2017, en moyenne, 1,5 % du produit intérieur brut (PIB) des pays de l’OCDE était consacré aux soins de longue durée2. Ces services sanitaires et sociaux fournis aux personnes dépendantes ayant besoin de soins en continu représentaient 60 % des dépenses de santé en 20213.

  • 1

    Source : Statistiques de l’OCDE sur la santé 2023, Eurostat 2023 pour les pays de l’UE/EEE.

  • 2

    Source : Statistiques de l’OCDE sur la santé 2017

  • 3

    Source : Statistiques de l’OCDE sur la santé 2021

Différents modèles de retraites

Les systèmes publics de santé et de retraite et, en particulier, les systèmes de retraite par répartition sont confrontés à des défis majeurs pour répondre aux besoins croissants des personnes âgées. Ceci tout en garantissant leur bien-être et leur qualité de vie. Dans un système par répartition, une partie du salaire des actifs finance un fonds de retraite, qui est utilisé directement pour les retraités actuels. De fait, ce système est fragilisé par l’inversion de la pyramide des âges et l’augmentation du ratio retraités/actifs.

Les gouvernements tentent de trouver des solutions pour endiguer le surcoût lié au vieillissement de la population. En France, qui suit un modèle de retraite par répartition, le gouvernement souhaite reculer l’âge de départ à la retraite pour augmenter la somme globale des cotisations disponibles — mesure contestée par l’opinion publique. Au Royaume-Uni, les travailleurs sont incités à se doter de retraites complémentaires privées. Aux États-Unis, un autre système existe : la retraite par capitalisation, où chaque travailleur possède un compte personnel d’épargne prélevé sur le revenu, et versé sous forme d’annuités une fois à la retraite. 

En ce qui concerne la prise en charge des coûts liés à la perte d’autonomie aux âges plus avancés de la vie, plusieurs solutions sont envisageables, comme, par exemple, l’achat d’assurances privées en cas de perte d’autonomie. Cependant, cette solution reste marginale puisque la demande pour ces produits financiers est faible. Une autre possibilité consisterait à inciter les familles à s’occuper de leurs aînés, au travers de la mise en place d’aides financières. Cette solution présente cependant des coûts importants à la fois monétaires, en éloignant les aidants du marché du travail, et non monétaires, tels que des coûts psychologiques et physiques pour les aidants. 

Les économistes Giorgio Fabbri, Marie-Louise Leroux, Paolo Melindi-Ghidi et Willem Sas, proposent une troisième solution, un modèle de retraites indexé sur la santé, dans leur article scientifique « Conditioning Public Pensions on Health : Effects on Capital Accumulation and Welfare” paru en 2024 dans la revue Journal of Population Economics. Améliorer la santé des personnes âgées permettrait de réduire le coût des retraites, même si l’espérance de vie augmente. D’un côté, le gouvernement investit dans la santé publique pour réduire le taux de dépendance, et de l’autre, la retraite est indexée sur le niveau moyen de perte d’autonomie des personnes âgées dans la société. Le système est appelé le « disability-augmented pension » — retraite indexée sur la santé. L’étude analyse comment la conception conjointe du système de santé et du système de retraite peut avoir des impacts positifs sur l’accumulation de capital, la croissance économique et le bien-être.

Investir dans la santé curative

Les auteurs utilisent un modèle à générations imbriquées et analysent les conséquences potentielles d’un système de retraite par répartition qui dépendrait de l’état de santé moyen de la population âgée.

Les individus vivent deux périodes : une première période où ils travaillent et épargnent, et une deuxième période de retraite où ils consomment leurs économies et perçoivent leur pension de retraite. Le système de santé publique proposé financerait les soins curatifs pour les personnes âgées (tels que la prise en charge en EHPAD ou les soins dispensés à la maison) tandis que les retraites financeraient la consommation des personnes âgées. La nouveauté réside dans le fait que les pensions de retraite dépendent en partie de l’état de santé de la population âgée. Les travailleurs paient des cotisations composées à la fois d’une part fixe et une d’une part variable directement liée à l’état de santé moyen des retraités. Cela introduit un mécanisme d’ajustement des cotisations en fonction du niveau moyen de dépendance des personnes âgées dans la société. Si l’état de santé des personnes âgées s’améliore, les cotisations de retraite diminuent, de même que les pensions.

Panneau de signalisation avertissant de la présence de personnes agées

Photo par Mitch Hodge sur Unsplash

Dans un tel système de retraite, l’investissement dans les soins de longue durée permet de réduire les dépenses de retraite grâce à l’amélioration de la santé des personnes âgées. Cela réduit également les cotisations de retraites des jeunes et les encourage à épargner davantage. En retour, cela stimule l’accumulation de capital, la croissance économique et, en fin de compte, le bien-être de la société, en particulier dans les économies où les individus accordent une grande importance à la santé aux âges avancés de la vie. Néanmoins, cet effet positif sur l’accumulation du capital est conditionné à ce que la taxe servant à financer les soins de santé ne soit pas trop élevée afin que celle-ci ne décourage pas trop l’épargne en réduisant le revenu disponible.

Enfin, le modèle se concentre principalement sur les soins curatifs, puisque ceux-ci représentent environ 60 % des dépenses totales de santé des pays membres de l’OCDE. Les dépenses de soins de longue durée, qui incluent les traitements médicaux et les soins nécessaires pour améliorer la qualité de vie des personnes âgées, jouent un rôle direct dans la réduction du taux de dépendance et dans l’amélioration de la santé et du bien-être des retraités. En investissant dans des infrastructures telles que des maisons de retraite, la formation de personnel soignant qualifié et l’accès à des traitements médicaux appropriés, le modèle développé par ces auteurs montre que l’on peut non seulement améliorer la santé des personnes âgées, mais aussi alléger la pression financière sur les systèmes de retraites par répartition. 

Références

Fabbri G., Leroux M. L., Melindi-Ghidi P., Sas W., 2024, « Conditioning public pensions on health : effects on capital accumulation and welfare ». Journal of Population Economics, 37 (2), 47.

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